7 mai 2026
Littéraire

L'esprit du totalitarisme - Jean-Jacques Rosat

Nous avons lu ce livre, L’esprit du totalitarisme de Jean-Jacques Rosat. 384 pages, dont la densité a exigé une lecture attentive et des pauses, nécessaires pour une réflexion approfondie. Cet ouvrage analyse celui de George Orwell, 1984 et tel un œnologue qui décrit un vin dans toutes ses notes, il fait ressortir toute la profondeur du roman de George Orwell et met en évidence les concepts puissants, les réflexions fondamentales et finalement l’analyse du totalitarisme par George Orwell comme nulle autre pareille : radicale et singulière. Il reprend également plusieurs de ses écrits à différentes parties de sa vie.

George Orwell, de son vrai nom Éric Arthur Blair est né dans une famille anglaise dont le père était un fonctionnaire détaché en Inde. Pour répondre aux attentes familiales, il devient sergent de police en Birmanie, ce qui l’amènera à nourrir une haine de l’impérialisme britannique. Il étudie mais aussi expérimente la classe ouvrière et la misère en Angleterre et à Paris. Il combat le franquisme en Espagne puis prend position contre le nazisme, le stalinisme. 1984 est son dernier ouvrage qui paraîtra peu avant sa mort et qui condense une vie d’observations et de profondes réflexions tout autant que de désillusions.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Ce que nous dit Jean-Jacques Rosat de l’itinéraire de la pensée de George Orwell est qu’il a voulu reprendre les tendances du monde contemporain et ses idées pour les développer et démontrer à quels aboutissements elles mèneraient : haine, souffrance, folie, démesure, schizophrénie et paranoïa.

« La caste politique totalitaire n’est pas le sommet de l’État. Elle est au-dessus de l’État, qu’elle s’est approprié et dont elle a fait un instrument. La politique existe toujours, mais elle n’est plus l’affaire de l’État. » Ce pouvoir dirige TOUT dans un mode de pensée manichéen et paranoïaque : « tout opposant ne peut être qu’une marionnette manipulée depuis l’étranger ». (n’avons-nous pas entendu cela, récemment ? plusieurs fois ?)

Si nous tenons pour acquis que le pouvoir rend fou, Orwell soutient que c’est la folie qui rend possible le pouvoir absolu. « Avant d’en être sa conséquence psychologique, elle est sa condition d’existence politique ». C’est bien cette « folie contrôlée » qui caractérise les régimes totalitaires, elle s’exprime dans cette volonté non tant de puissance que de pouvoir absolu, de contrôle total, non seulement des corps mais plus que tout des esprits parce qu’alors, tout le reste suit et c’est un contrôle sur la vie même.

« Et dans les mains d’un pouvoir qui se veut absolu, la folie devient une arme fatale qui rend muette toute opposition et la paralyse. » (p. 313).

L’analyse d’Orwell, que Jean-Jacques Rosat qualifie d’impressionnante, identifie les deux outils de manipulation que sont la double-pensée et la destruction de la vérité objective

Les dirigeants totalitaires, cyniques et fanatiques, manipulent les esprits et les âmes avec la pratique permanente de la double-pensée ; c’est à dire se contraindre à croire en deux choses totalement contradictoires ; se mentir à soi-même souligne Jean-Jacques Rosat.

« tout acte de duperie doit être effacé, mais cet effacement est une nouvelle duperie qui doit être effacée à son tour. […]
  La double-pensée, pratique inhérente à tout régime totalitaire, est un système délirant. […]   quiconque prétend s’affranchir de la logique
et du principe de non-contradiction s’expose à être rattrapé par une forme de folie. »
(p. 282).

« Ne rien voir de ce qu’on ne veut pas voir, ne rien entendre de ce qu’on ne veut pas entendre, et ne rien savoir de
ce qu’on ne veut pas savoir est une technique de pouvoir redoutablement efficace. Orwell est ici on ne peut plus clair :
une politique de la folie est inscrite au cœur même de tout régime totalitaire»
(p. 313).

La volonté de ce pouvoir totalitaire est l’éradication de la vérité objective. C’est pour Orwell ce qu’il y a de plus effrayant et dont il prendra conscience dans les écrits journalistiques relatives à la guerre en Espagne dans lesquels il constate qu’ils ne témoignent pas de la réalité. « L’ignorance c’est la force » ; ce slogan de 1984 représente leur but ultime, ne plus distinguer le vrai du faux, le bien du mal et la réalité de la fiction. L’habituation progressive de la populations aux informations noires (guerre, famine, révolutions) induit un sentiment d’irréalité. Le Dr Ariane Bilheran décrit ce phénomène psychique de masse maintes fois dans son livre : la déréalisation (Psychopathologie du totalitarisme).

Pour George Orwell, le plus effrayant des régimes totalitaires est l’éradication de la vérité objective et cette perte du sens de la réalité qui s’accompagne indéniablement d’une perte de sens moral.

 

Jean-Jacques Rosat reprend les trois principes d’O’Brien (membre influent et haut fonctionnaire du Parti dans 1984) : le pouvoir pour le pouvoir - une mystique pour le pouvoir collectif - le pouvoir sur les esprits.

On ne peut comprendre la politique d’un régime totalitaire qu’en entérinant le fait que la volonté de pouvoir absolu est le mobile premier des dirigeants dont le postulat est que les hommes sont fragiles et lâches, ne sont pas aptes à gérer la liberté ou faire face à la vérité et que par conséquent, il convient qu’ils soient dirigés par plus forts qu’eux. L’auteur parle de contrat implicite : acceptez notre autoritarisme en échange de quoi nous vous protégeons et, confirme que ces prétendus contrats n’engagent que ceux qui y croient.

Ce pouvoir n’a évidemment pas de comptes à rendre. L’auteur souligne qu’Orwell ne reprendra pas la phrase : « le Parti a toujours raison », car pour avoir raison il faut argumenter et accepter la contradiction. Le Parti ne se justifie donc pas et les « croyants » acceptent qu’il ne le fasse pas.  La légitimité de ce pouvoir est sa volonté d’omniscience, il est un Dieu de substitution. Le fait que les régimes totalitaires ont quelque chose d’une religion, est pour Orwell, une évidence mais également une ressemblance en de nombreux points avec une organisation mafieuse (allégeances, clans, emprise, soumission, secret, omerta…).

Liliane Held-Khawam, dans la partie IV de L'humanité vampirisée, explicite la vision futuriste de cerveau planétaire hybride et connecté qui interconnecte tous les humains et leurs artefacts technologiques ! Elle considère cette machine cybernétique comme de portée babélienne. L’avènement d’une sorte de Dieu porté par ce qui est appelé la religion transhumaniste.

« L’un des éléments constitutifs de ma définition du totalitarisme est la religion politique, c’est-à-dire : une forme de religion
qui par la déification d’une entité séculière, sacralise une idéologie, un mouvement ou un régime politique. […] un système de croyances,
de mythes, de rites et de symboles qui interprètent et définissent le sens et la fin de l’existence humaine, en subordonnant
le destin de l’individu et de la collectivité à une entité suprême
. […] lorsqu’un mouvement politique confère de manière plus
ou moins élaborée et dogmatique un statut sacré à une entité terrestre (la nation, le pays, l’État, l’humanité, la sociét
 considérée comme la source principale des valeurs ordonnant les comportements de l’individu et des masses et
est exaltée comme le précepte éthique dans la vie publique. »
. Citation d’Emilio Gentile sur le fascisme italien (p. 164).

L’hystérie guerrière n’est pas voulue pour une conquête de territoires ou de matières premières mais un jeu psychologique visant à manipuler les populations et leur imposer tous les sacrifices humains et matériels et ainsi conserver la structure totalitaire intacte. (n’entendons-nous pas cela, récemment ?) La double-pensée dénoncée par Orwell a aujourd’hui gagné en force, les dirigeants en ont une excellente maîtrise.

La puissance de ce pouvoir ne saurait résider uniquement dans ses moyens de coercition (police secrète, forces de l’ordre, armée) ; elle doit dominer les esprits pour diviser la population et y posséder un gigantesque réseau d’informateurs. (certains ne seraient-ils pas ce qu'ils prétendent être ?) La main d’œuvre est considérable.

Ce pouvoir totalitaire exerce sa domination non pas dans le fait qu’il impose une idéologie mais dans ses techniques qui altère le fonctionnement des esprits au point d’amener la masse non seulement à croire mais plus encore à désirer ce que ce pouvoir souhaite qu’il veuille. Il s’agit là d’une autodestruction intellectuelle et morale de son autonomie. Cet endoctrinement associé à une dé-moralisation est dénoncé par Me Virginie de Araújo-Recchia dans ses deux ouvrages: « il s’agit véritablement d’une dérive sectaire et d’endoctrinement, qui se répand en France et au sein de tous les pays de l’Union européenne.» Protéger les mineurs de l'idéologie totalitaire « éducation sexuelle et changement de moeurs » mais aussi La France sacrifiée ? Réarmement et programmation militaire 2024-2030 (recension) : « Cette propagande de guerre, qui s’adresse également aux femmes et aux enfants, est préparée et organisée dans un contexte plus large. Il est bien question de « programmation mentale » des populations.» 

« Prendre le pouvoir sur un esprit, c’est s’emparer de tous les pouvoirs qui sont les siens : reformater les capacités intellectuelles
(mémoire, langage, raisonnement, connaissance) et modifier le processus de formation des croyances et des jugements, réorganiser
toute l’économie des affects fondamentaux
(peur, amour, haine), détruire toute capacité de confiance en soi et d’empathie
envers autrui pour y substituer un abandon total à la toute-puissance du Parti. Le but est de faire perdre aux individus
toute autonomie intellectuelle, affective et morale, d’en faire des esprits esclaves
. […]
se rendre entièrement maître de leurs esprits et de leurs âmes »
(p. 198, p. 206).

Bien évidemment et obligatoirement, la destruction de la capacité de penser passe par la manipulation de la langue. Il s’agit de Novlangue, réduction du vocabulaire au strict minimum, limitation de la syntaxe, effacement des structures grammaticales) mais aussi de la Canelangue qui va encore plus loin en dissociant la larynx du cerveau (les mots sont répétés sans qu’ils aient de sens pour celui qui les prononce). L’homme ne peut plus parler, il ne peut donc plus penser. Aristote parle de communicant non pensant.

« D’innombrables historiens et linguistes – au nombre desquels Victor Klemperer – ont montré à quel point les régimes totalitaires
ont modifié les langues naturelles de leur pays respectifs, jusque dans le plus infime et le plus intime. […] 
dévitaliser la langue naturelle et asphyxier la pensée »
 (pp. 230-231).

 

Jean-Jacques Rosat souligne un point important en relevant que le pouvoir totalitaire est une chose mentale : la différence entre obéissance et emprise, notions qui séparent le texte de la Boétie de celui d’Orwell : « être sous emprise c’est ne plus vouloir autre chose que ce que le maître veut que vous vouliez. » (p. 208).

En mai 1944, George Orwell décrit le totalitarisme comme un processus enclenché partout dans le monde (p. 334). Il perçoit que cet esprit totalitaire part à la conquête du monde.

Pour Georges Orwell, l’esprit totalitaire ne naît pas lors d’événements extrêmes, ou catastrophiques au cours desquels la folie meurtrière et le déni de la réalité sont à leur comble, non. C’est bien l’esprit totalitaire qui les fait advenir.

 

Jean-Jacques Rosat attire notre attention sur le fait que chaque entreprise totalitaire a des chemins qui lui sont propres, du fait des circonstances, des traditions, des capacités de chaque pays. Voilà pourquoi, sans doute, il est plus facile de le constater en Chine ou en Russie alors que dans notre propre pays, nous restons aveugles. Les caractéristiques sont pourtant justement posées : « une idéologie englobant la totalité de la vie, un parti unique de masse ; la terreur et la police secrète ; le monopole des moyens de communication ; le monopole des moyens de la violence : une économie étatisée, centralement contrôlée et planifiée. ». N’est-ce pas très exactement ce que l’Union européenne met en place ?

Cette folle volonté de pouvoir absolu mène inexorablement à la haine et à la destruction de toute vie. Comme le confirme Jean-Jacques Rosat mais aussi le Dr Ariane Bilheran dans la Psychopathologie du totalitarisme, le cœur du projet est une pulsion de mort dont découle inévitablement l’autodestruction.

 

« Les civilisations d’autrefois prétendaient être fondées sur l’amour ou la justice. La nôtre est fondée sur la haine. […] Dans la vie sociale,
comme dans les vies individuelles, hormis les relations de pouvoir, il n’y aura plus rien. […] plus ni art, ni littérature, ni science […]
plus de distinction entre le beau et le laid , plus de curiosité, plus de joie à vivre sa vie  […]
Il n’y aura plus d’autre émotion que la peur, la rage, le triomphe et l’auto-humiliation.  » (O’Brien).

 

« Dans le monde contemporain, « la tendance n’est pas à l’anarchie, mais au rétablissement de l’esclavage.
Il se pourrait que nous n’allions pas vers l’effondrement général mais vers une époque aussi atrocement stable
que les empires esclavagistes de l’Antiquité. »
Voir G. Orwell you and the atomic bomb (p. 130).

 

Nous espérons que ce rapide survol vous aura donné envie de lire cet ouvrage pour approfondir cet esprit, ce système totalitaire auquel nous sommes actuellement confrontés et dont la compréhension des rouages et mécanismes de fonctionnement est une absolue nécessité à notre survie. 

Cet article est 


Dépêches Citoyennes

Recevez nos articles automatiquement

Tous droits réservés (R) 2023-2026